Nous commencions à percevoir ce qui sera encore plus marqué à Londres, ce mélange, dans la "Résistance", de mythes, de sacrifice, d'ambition, de chauvinisme, d'abnégation, de sectarisme, de patriotisme.
Là, comme dans tant d'entreprises humaines, il y avait les grands types dominant les mesquineries, les jeunes enthousiastes ne voyant que l'immédiat, (les merveilleux "jeunes chiens" de toujours) et les lâches et les opportunistes. Déjà aussi les imposteurs, les profiteurs du sacrifice des autres, toujours prêts à mettre en avant leurs martyrs, pour le plus grand profit de leurs petits intérêts ou pour la victoire de leur idéologie et de leur parti, des "zozos" (3) souvent.
J'aurai vu cela dans toute ma vie militaire et civile et je regrette de n'avoir pas gardé cette poésie pastiche qui circulait dans les popotes d'Indochine :
" Ceux qui ...."
" Ceux qui en avant ... vous autres ! "
" Ceux qui armons nous et ... partez !
" Ceux qui prennent des armes aux viets et ceux qui préfèrent
faire des prises d'armes entre eux ".
Nous avions rudement secoué toute une hiérarchie d'intendants d'Alger pour obtenir quelque satisfaction dans le domaine de l'habillement, nos tenues fatiguées nous donnant l'impression d'être par trop misérables pour arriver en Angleterre.
Après avoir remonté puis redescendu toute la filière administrative pour obtenir "un bon", nous nous sommes retrouvés quatre ou cinq dans un magasin bien rangé et bien étiqueté pour "percevoir" battle dress, chemises et manteau.
Mais quand le préposé en arriva à la ligne "caleçon", il nous demanda si nous allions à Tchoung-King seule cette catégorie y ayant droit.
Devant notre refus de divulguer un secret militaire aussi important que celui de notre destination, nous n'avons plus eu devant nous qu'un mur et pas de caleçon...
jusqu'au moment où, entraînés par Giese, le stick vengeur à la main, nous avons renversé les piles, si belles, de chéchias et de "brodequins", de ceinturons et de tenues de sport (modèle armée de l'armistice), emportant, malgré les protestations, notre dû en sous-vêtements que nous baptisâmes longtemps, en souvenir, d'un nom propre qui nous faisait dire entre nous que plus d'une fois, dans les mois qui viendraient, nous aurions l'occasion de :
"faire dans notre Tchoung-King". Affreux !!!
Je crois bien que nous sommes restés une quinzaine à Alger et nous savions bien que si Madame Andrieu était déjà enceinte pendant cette équipée (ce qui laissait peu de place à Maÿlis dans l'unique couchette qu'elle avait partagée dans le train avec elle), Maÿlis, elle, l'était (de François) sans le savoir, à son retour à Tlemcen où elle retrouvait Jacques amaigri, plus ou moins bien soigné par le ménage sans enfant à qui il avait été confié.
Et ce fut une nouvelle séparation, la vraie cette fois, Maÿlis et Annie, regardant René et moi descendre l'Avenue de l'Oriental, sac de marin sur le dos... nous allions garder longtemps le souvenir de ces deux têtes blondes à la fenêtre de l'appartement de l'Avenue de l'Oriental !