Chapitre III
La traversée Alger - Glasgow
10 - 17 avril 1944
La traversée sur un transport de troupes anglais, un magnifique paquebot, s'effectua en une dizaine de jours, d'Alger à Glasgow. Gibraltar, où nous avions fait escale sans descendre à terre, nous avait frappés par sa puissance. Nous avions admiré la flotte anglaise, les hydravions faisant sur le détroit, une navette incessante de surveillance anti-sous-marin, le mélange de la beauté naturelle des lieux et du déploiement des forces de la guerre.
Après l'entrée dans l'Atlantique, nous avons "marché" quatre jours et quatre nuits plein ouest, sans doute pour mettre de la distance entre notre petit convoi de deux transports de troupes, escortés par trois torpilleurs et les côtes françaises, avant de passer par le Nord de l'Irlande pour entrer en Mer d'Irlande puis dans la Clyde.
La vie à bord était reposante, quelques figures pittoresques britanniques ou françaises,
Kessel, l'écrivain, rédigeant déjà le début de son "Armée des Ombres" à qui j'ai gagné
beaucoup d'argent au poker,
le Colonel Eon que nous retrouverons plus tard,
un jeune aspirant français très content de lui, très bavard, très fier de raconter, malgré les ordres, tout ce qu'il allait faire, "parachuté au milieu d'une région bourrée d'allemands” et que je retrouverai en Juillet à Londres, capitaine, mais "indispensable" dans un bureau chargé de préparation des missions. . . des autres. Je supporterai avec peine sa suffisance lors des "briefings" pour ma propre mission mais j'ai éclaté, et il doit s'en souvenir, quand il a eu l'outrecuidance de me dire :
" - voilà, c'est terminé mais je viendrai demain à l'aéroport vous donner le dernier coup de pied au cul "
Il y avait aussi, à bord, une dizaine d'officiers Allemands prisonniers. Ils passaient leur temps enfermés dans leurs cabines, mais nous les rencontrions chaque matin, à 10 heures, au cours de l'exercice d'évacuation, leur canot de sauvetage se trouvant tout à côté du nôtre.
Je me souviens qu'un jour, à une autre heure, nous étions tous sur le pont, aux postes d'évacuation, et cette fois à la suite d'une alerte aux sous-marins, parfaitement réelle, ces allemands étaient nettement plus inquiets que nous, sans doute très gonflés sur la valeur de leurs sous-marins : les fameux U-Boots et ceci est bien compréhensible. Je regardais leur physionomie quand nous avons vu nos trois escorteurs converger à toute vitesse vers une zone de l'océan et grenader à plusieurs reprises.
Quel triste sort aurait été le leur si nous avions été torpillés par un sous-marin allemand. Le nôtre n'aurait certes pas été plus enviable, mais c'est justice d'être attaqué par l'ennemi.
Toujours est-il que nous n'avons jamais su ce qui s'était passé mais, cette fois, nous avons été certains que les Anglais n'avaient pas profité de notre présence "en service" sur le pont, pour fouiller nos cabines comme, après quelques soupçons, nous en avons eu la certitude à plusieurs petits pièges laissés à cette intention.
Mais il n'y avait rien à dire, pas plus que vis à vis de la quarantaine à laquelle certains d'entre nous seront soumis à notre arrivée sur le sol anglais : l'Angleterre luttait pour sa vie et elle n'avait aucune raison de ne pas se méfier de la 5° colonne possible.
Les paris, habitude très anglaise, nous occupaient à mille occasions et beaucoup étaient organisés par le Commandant du Bord, tel celui-ci :
" - Quel Jour, quelle heure, à quelle minute, le bateau franchira-t -il le filet anti -sous marin tendu en travers de la Clyde ?
Nous nous étions livrés à un tas de calculs fort compliqués car nous ignorions notre position, notre route et notre vitesse, Nous étions donc convenus, entre français, de nous inscrire tous dans une fourchette entre la nuit du 16 au 17 Avril et la fin de la matinée du 17, puis de partager le gain éventuel.
J'étais inscrit à 9 h 17.
A l'aube de ce jour nous entrions tout juste dans l'estuaire, frappés, au souvenir de l'Algérie desséchée, par le vert du paysage, par la lumière diffuse , et par l'activité tant de la navigation dans le fleuve que des chantiers navals sur ses rives, résonnant du bruit des tôles et éclatant des milliers d'étincelles des appareils à souder. Cette image de l'Angleterre en guerre, tendue dans l'effort, mais sereine, est restée fraîche dans ma mémoire : ce pays avait mordu dans la guerre, malgré lui, mais, comme le bouledogue, ne lâchait pas. Nous remontions la Clyde vers GLASGOW et je pensais bien avoir perdu toute chance de gagner : nous serions à quai bien avant 9 h.
Mais notre bateau a finalement dû réduire sa vitesse puis stopper pour laisser passer un convoi de navires de guerre sortant vers la mer, et c'est finalement à 9 h 16 que nous avons franchi la passe.
"- Winner : French Lieutenant Nigaud ."
clamaient tous les haut-parleurs du bord.
J'était fier d'entendre proclamer "mon nom", un nom si bien porté, et j'ai été recevoir mon prix: 20 livres sterling je crois bien, des mains de l'O.C. (le Commandant).
A la suite de quoi les haut-parleurs ont repris l'éloge du Lieutenant Nigaud qui :" Si généreusement, avait laissé une partie de son gain pour les oeuvres des familles de l'équipage".
Nous avons, comme convenu, partagé le reliquat et j'ai quitté le bord, après deux semaines de traversée, après avoir réglé mes notes de cambuse, de bar, et les pourboires, avec 20 francs de plus que je n'avais en quittant Alger, sweepstake et poker ayant assuré de bonnes recette.