Pour bien marquer cette égalité, nous devions avoir tous deux, le même grade et mon anglais, Christopher BLAYTHWAYT, étant capitaine, j'ai donc été nommé au même grade, à titre fictif, c'est à dire que ma situation serait à régulariser après la campagne. En attendant cette éventualité, j'étais nommé, dans les Forces Françaises Libres, au BCRA plus exactement, "chargé de mission de 1ère classe" et je portais, tout fier, à 24 ans, mes trois galons de capitaine.
Nous avons choisi d'un commun accord notre sous-officier radio, Neville WOOD, un solide anglais blond, amateur de lait au départ mais qui se mettra très vite, au cidre breton et aussi à l'eau de vie, la blanche, la "lambik".
Notre équipe se soudait, au cours des séances d'instruction soit en salle, en mettant au point nos systèmes de chiffre avec une grande anglaise très typée, Miss Montgomery, soit sur le terrain.
Je me souviens d'un exercice de nuit au cours duquel nous devions atteindre un pont sur une rivière pour le faire "sauter", alors qu'il était solidement gardé par la Home Guard. En tenues camouflées, le visage noirci et caché d'un filet de camouflage, avançant avec mille précautions, nous étions à proximité de la rivière et n'étions plus séparés du pont que par une prairie dans laquelle des vaches broutaient paisiblement.
Abordant la dernière haie nous avons vite remarqué que les animaux nous avaient sentis ou aperçus et que ces sales bovidés levaient la tête au lieu de tondre l'herbe, au risque de donner l'alerte à la garde du point sensible. C'était Giese le chef de patrouille : il fit passer cet ordre magnifique :
"Mettez vous par deux et faites les vaches".
Nous avançâmes donc, pliés en deux, par paires, aux petits pas d'une bonne laitière. Mais sans doute manquions nous de l'allure requise, car les vraies vaches s'approchaient, reniflaient et s'écartaient d'un bond. Nos chahut, rires homériques et réflexions du genre
"je suis l'arrière train.. , s'il y a un taureau malheur à moi !"
ont déjoué la surprise et déclenché les fusées éclairantes provoquant notre fuite sous des rafales à blanc. L'art de la guerre est éternel et la ruse vieille comme le monde :
les Grecs eurent le cheval, pourquoi n'aurions nous pas eu la vache ?