il était prévu, comme gilet de peau, une sorte de côte de mailles en drisse de coton : en coupant une certaine maille, le gilet se démaillait, filait et constituait une corde assez solide pour porter le poids du corps.
Les deux boutons de bretelle, cousus à l'intérieur du dos du pantalon, pouvaient servir de boussole une fois décousus : l'un était muni d'une pointe servant d'axe, l'autre pivotait sur cet axe, un point phosphorescent indiquant le Nord.
Nous disposions dans une des poches de la cuisse, sur le devant du battle-dress, d'une flasque d'alcool, en métal. On me l'a volée hélas à l'hôpital de Rennes, ainsi que le foulard de soie où la carte de la moitié de la France était imprimée sur chacune des faces, les angles portant, à plus petite échelle, les passages des frontières.
Dans une autre poche se trouvait la trousse d'évasion, limes, hameçons, fil de nylon, petit rasoir à main et petit bâton de crème à raser :
"Un homme mal rasé est tout de suite repéré"
disaient nos instructeurs anglais, des pastilles pour ne pas dormir, une ampoule de morphine avec une aiguille, des pastilles, de cyanure probablement, pour se suicider s'il le fallait. C'était du sérieux !
Notre tenue était la suivante : sous-vêtements, battle-dress anglais avec "France" sur le haut du bras gauche, et une dague bien aiguisée dans un étui de cuir renforcé de métal, glissé dans une petite poche pratiquée le long de la jambe, bottes de saut en cuir et semelles de caoutchouc, "camouflaged" Elle descendait jusqu'à mi -cuisse et se fermait par une large patte, passant entre les jambes, attachée par des boutons pression que nous avions baptisée "la bande de con", ceinturon américain avec poche-boussole, poches chargeurs, étui de toile dure pour le colt, filet de camouflage autour du cou.
Au moment du saut, pour éviter d'accrocher tout ce qui dépassait, nous avions une sorte de salopette enfilée par dessus tout cet attirail. Nous avions un casque d'acier, rond, l'intérieur rembourré de caoutchouc mousse mais mon équipe et moi l'avions placé sur le sommet du sac à dos, contenant linge et duvet, lui-même destiné à être parachuté dans un panier; pour le saut nous avions préféré le casque en toile rembourrée de l'entrainement et je crois bien que les trois nôtres ont fait le bonheur de trois maquisards bretons.
J'avais, quant à moi, prévu une gâterie plus "prisée" encore je pense. Vous verrez que ce mot à quelque rapport avec la chose : il était prévu, pour amortir l'arrivée au sol, un coussin de Dunlopillo fixé sur le bas du dos. Je me disais qu'il n'aurait plus aucun intérêt dès que j'aurai fait mon roulé-boulé sur la terre française et je m'étais donc confectionné un coussin de ... tabac. Serviette kakie cousue par le maître tailleur en forme de triangle, bourrée de tabac de pipe (celui de la NAAFI ne coûtait pas cher), le dernier côté cousu de même après remplissage, j'avais décidé de me "bréler" cette couche d'un nouveau genre entre les jambes , chaque pointe accrochée avec une épingle à nourrice.
Je ne sais plus quand nous avons procédé à la distribution mais je vois bien les maquisards faisant la queue pour percevoir dans le creux de la main, chacun quelques pincées de bon tabac blond. Outre le plaisir donné, j'éprouvais certainement, celui, bien français, de rouler la douane, même si nous ne vîmes pas beaucoup de ces respectables fonctionnaires à notre passage, quelque peu insolite il est vrai, de la frontière.
Les exercices véritablement tactiques n'étaient pas passionnants, les Anglais étant, dans ce domaine, un peu primaires du point de vue de l'instruction. Nous nous en étions aperçus dès le début mais avions voulu absolument éviter toute "hauteur" déplacée, sous prétexte que, d'active pour le plupart, et ayant déjà l'expérience de 1940 ou des guerres d'Afrique, nous aurions été quelque peu supérieurs à nos camarades.
Nous étions donc de bons élèves, espérant briller sur le terrain ou la boîte à sable dès que des commandements nous étaient donnés. Il était cependant curieux de constater que des gens aussi pragmatiques que les Anglais, s'accrochaient à la solution type plutôt qu'à leur instinct ou leur bon sens. Le Maréchal de Lattre me le reprochera plus tard, à Langernargen, en 1947/48 où j'étais instructeur du Combat d'Infanterie à l'Ecole des Sous -Officiers
" Tu es un garçon très bien mais un peu déformé par les Anglo-Saxons, le jeune Français a le sens inné du terrain, il n'a pas besoin de découvrir ce que tu veux lui montrer".
Je ne partageais pas son avis et m'efforçais de faire réagir mes élèves du contingent avec bon sens devant des situations "de guerre" créées par des tirs réels et je constatais qu'ils n'avaient pas le sens du terrain de mes vieux tirailleurs du 6éme.
Je préférais quant à moi, à Milton Hall, les entraînements au close combat, nouveauté pour nous. Comment tuer une sentinelle à la dague sans aucun bruit, comment franchir tous les types de clôture, comment attaquer à main nue, comment désarmer un adversaire, comment passer, au 3éme étage d'une maison, d'une fenêtre à l'autre, par l'extérieur bien sûr.
Il y avait, à effet d'entraînement, une façade de brique construite pour cela dans le parc de Milton Hall .