Chapitre XI
Cachés à Quimper
Ce fut sous l'aspect de charbonniers que nous sortîmes du camion, dans le jardin de Monsieur Joncourt, propriétaire d'une belle villa dans un faubourg sud de QUIMPER sur la route de Benodet. Ce Joncourt était un gros entrepreneur, il sera, à la Libération accusé de collaboration; on dira même que s'il avait caché chez lui cette équipe de parachutistes ce n'était que pour mieux se dédouaner le moment venu.
 
Ayant vécu quelques jours avec lui et sa famille, je ne pense pas que notre hôte ait fait semblable calcul. Il m'expliquait quel avait été son cas de conscience de patron : devait-il fermer la boutique et donc admettre que ses ouvriers soient envoyés en Allemagne au travail obligatoire, ou bien la maintenir et accepter alors de travailler pour les Allemands, sur place, en faisant traîner et en grattant le plus possible de matériaux ?
Il est bien facile de juger, de loin, en toute sécurité, la conduite des autres et j'aurais aimé savoir quel avait été le cas de conscience de celui qui s'est érigé en juge à la Libération, en Bretagne et ailleurs.
Je sais bien par contre qu'il risquait pour nous au moins la déportation sinon la vie et qu'il engageait ses proches et ses domestiques.
 
Madame Joncourt nous fera une excellente cuisine malgré les moyens réduits de cette terrible époque. Le ménage de vieux Bretons qui les servait était seul dans la confidence de notre présence. Pierre, l'homme me faisait penser au vieux François, le mari de la cuisinière de Rennes, Marianne. François, quand les parents sortaient, racontait à mes frères et à moi, des légendes de korrigans, de diables sous forme de chiens courant sur la lande et nous tremblions. Ce Pierre n'était pas bavard, il hoquetait un peu, d'une voix enrouée et répétait avec l'accent chantant du Finistère :
" Les boches, mon Capitaine, c'est des salauds, on les tuera,
n'ont rin à faire cheu nous !"
 
Nous avons vite organisé notre vie matérielle et notre sécurité. Nous restions dans la journée dans une chambre (une journée entière enfermés à clé pendant qu'un plombier arrangeait, à côté, une baignoire jugée par Joncourt indispensable à ses hôtes anglais (et moi ?). Nous portions la plus grande attention à ne laisser traîner aucun signe, aucun objet montrant une origine anglaise, mégot, allumette, dentifrice etc... Mieux, nous devions pouvoir disparaître, en cas de descente allemande, en moins d'une minute.
 
A cette époque, la liste des occupants de chaque maison était affichée obligatoirement à la porte d'entrée. Officiellement, "chez nous" il n'y avait que le ménage Joncourt et celui des domestiques. Par conséquent, nous avions décidé de deux attitudes : la nuit la fuite par le jardin et les champs, le jour le camouflage sur place. A cet effet, nous avions caché nos sacs dans le fond du jardin dans un trou, et chaque matin, nous faisions disparaître toute trace, allant jusqu'à mettre "au sale" draps et serviettes, provisoirement car tout, alors, était problème dans un ménage.
 
Quant à nos personnes mêmes nous avions combiné ceci : il existait, dans la maison, au rez de chaussée, une sorte de grande remise, remplie de meubles de jardin, ustensiles, vélos etc.. Je ne sais pourquoi une grande meule de foin s'y trouvait, en réserve sans doute faute de place ailleurs. Nous y avions aménagé une cache suffisante pour nous trois. Après de nombreux essais et répétitions, aidés du vieux Pierre, nous avions tout mis au point : nous bondissions dans la remise au signal d'alerte (Pierre et sa femme, se relayaient pour guetter), nous rampions dans le trou, dans le foin, bien étayé à l'intérieur et le dernier, tirant sur une ficelle, faisait basculer sur l'entrée un gros tas de foin prévu pour cela sur le sommet de la meule.
Pierre venait ensuite vérifier que tout se présentait normalement.
 
C'était bien préparé, risqué certes au cas où les Allemands seraient venus spécialement nous chercher, sur renseignements. Je pense que le dispositif était cependant suffisant pour nous protéger, et nos hôtes également, dans l'hypothèse d'une visite domiciliaire de routine, c'était déjà cela.
 
Notre séjour dans cette maison de Quimper n'était pas un but en soi, il s'agissait en réalité de réaliser trois objectifs :
 
1: Réparer notre poste radio pour reprendre la liaison avec Londres.
2: Préparer notre action pour l'accomplissement de notre mission.
3: Rassembler des renseignements importants pour les faire passer à Londres
aussitôt que possible.
 
Je racontais aujourd'hui à Maÿlis l'épisode : "RÉPARATION RADIO", notre premier objectif. Elle a alors émis une opinion bien dubitative sur mes capacités de technicien, dans cette branche et dans d'autres, même du domaine électrique : malgré mon appartenance à la Compagnie Générale d’Électricité (CGE), depuis 13 ans. C'est bien elle qui bricole à la maison et qui, ce matin encore, arrangeait la prise de courant du couloir d'entrée.
 
A Quimper en Juillet 1944, elle n'était pas avec nous; heureusement mes deux Anglais étaient bien meilleurs que moi, surtout Neville. Notre poste émetteur était bien abîmé mais nous émettions. Il y avait, ai-je compris, un réglage de l'accord d'antenne à faire. Nous opérions de nuit, ainsi : Neville porteur du poste récepteur s'éloignait , avec deux ou trois "indigènes" et nous attendait sur la longueur d'onde prévue.
Nous émettions sur cette longueur d'onde convenue et....supposée, si Neville ne nous "attrapait" pas, un déréglage du bouton d'accord d'antenne en était parait-il la cause. Nous avions sorti des fils du ventre de l'émetteur, 9 fils correspondaient aux positions 1 à 9 d'un bouton cassé, un autre fil était un genre de fil maître. Avec une pince à linge nous raccordions le fil "O" avec l'un des 9 fils, successivement. Si Neville ne recevait rien, nous coupions un fil pour le raccourcir, les Anglais procédaient à des soudures à l'aide d'un tisonnier de fourneau chauffé au rouge et on recommençait.
 
Neville prétend qu'après plusieurs nuits de tâtonnements avec ces procédés primitifs, il avait réussi à passer en Angleterre un message de détresse pour demander un émetteur de remplacement, mais nous n'en étions pas très sûrs.
 
C'est pourquoi, dans le même temps que nous bricolions ainsi, nous tentions d'entrer en contact avec l'équipe de Lebel que nous savions arrivée dans un autre secteur du Finistère. Nous avons pu enfin le localiser et je lui ai alors envoyé un agent de liaison avec une lettre : en effet selon les rumeurs, cette équipe avait deux postes émetteurs.
Un brave Breton est donc parti en vélo et nous avons attendu son retour deux longs jours. Quand il est entré dans la maison des Joncour nous nous sommes évidemment jetés sur lui ... Hélas ! il n'avait rien :
"Le Capitaine Lebel n'a pas confiance, j'ai eu beau lui dire que je vous avais vus de mes yeux, habillés comme lui., il veut des preuves que vous le connaissez".
 
J'étais furieux et j'ai donc écrit à Lebel :
 
" Idiot ! si tu ne te souviens pas de moi, moi je t'ai vu à l'hôpital de Tlemcen, après ton accident d'auto, tu te prenais pour le Prince de Galles, et tu étais amoureux de ton infirmière, une belle blonde, teinte peut-être, bien en chair, du nom de Benichou. Que veux-tu de plus comme preuves ?"
 
Et notre brave maquisard de liaison a de nouveau enfourché son vélo pour rejoindre Lebel, et de nouveau notre attente a repris.
A son retour il n'en menait pas large, nous montrant son porte-bagages où était arrimée une boite à biscuits en fer blanc
 
"j'ai le poste radio,
mais je vous assure que je les avais à zéro
chaque fois que je voyais un frisé ! ".
 
Déballage, surprise, fureur : petit mot de Lebel à "Charron" :
"je suis bien sûr maintenant que c'est toi.
J'ai bien deux émetteurs mais cela peut être utile,
je les garde, à tout hasard je t’envoie un récepteur.”
J'ai là un trou de mémoire : nous eûmes par la suite un poste émetteur bien à nous avec lequel la liaison s'établissait fort bien, mais je ne sais plus comment il nous est parvenu. Message de Neville sur notre premier poste bricolé? Message de Lebel ? Toujours est-il que nous reçûmes ce poste à notre grande joie, par le premier parachutage arrivé pour nous dans le "Maquis de Rosporden" et que nous pûmes ainsi, enfin, travailler.
 
La seconde raison de notre présence à Quimper était l'organisation de notre action future :
Nous ne perdions pas de temps et établissions avec Berthaud la liste des maquis potentiels et la carte de ceux qui tenaient déjà la campagne.
Nous avons pu ainsi établir un ordre de priorité pour leur armement par parachutage, en fonction de leur valeur, et surtout de leur encadrement, et selon les missions tactiques que nous leur donnerions pour le grand soulèvement.
 
En troisième lieu nous préparions des messages chiffrés de renseignements à faire passer dès que nous pourrions disposer d'un émetteur. C'est ainsi que nous avions obtenu le plan complet des installations de l'aérodrome de Quimper, et que nous avions condensé pour la radio, un long rapport le concernant. Nous avions compris que les pistes étaient en excellent état, que l'activité aérienne allemande y était nulle et par conséquent nous demandions à l'Etat Major allié d'éviter des destructions inutiles, cette base pouvant, au contraire, lui servir très vite au moment de la Libération.
 
Cette préservation des lieux deviendra d'ailleurs rapidement l'une de nos préoccupations : nous avions été entraînés au sabotage, à la destruction. Paradoxalement nous comprendrons que le temps de détruire était révolu, il fallait au contraire préserver autant que possible l'infrastructure française pour les temps difficiles d'après la Libération. Finalement notre adversaire pour cela ne sera pas l'Allemand mais l'Américain. Nous souffrirons de sa méthode d'écrasement systématique et lutterons, plus tard, bien souvent pour l'empêcher de démolir, notamment à Concarneau.
 
Je dois mentionner que nous trouvions, malgré nos préoccupations, les journées un peu longues. Surtout, sortant de l'entraînement en Angleterre tel que je l'ai raconté, en parfaite condition physique, nous supportions mal le manque de dépenses d'énergie. Pour pallier cette inaction, nous faisions, la nuit, de l'éducation physique derrière la maison, mouvements de gymnastique, course.
C'était un peu ridicule., mais nous voulions absolument garder la forme.
Nous avions trouvé aussi, de jour, une distraction plus risquée : nous approcher bien camouflés de la haie qui bordait la propriété le long de la route afin d'observer les passages, civils et militaires allemands, isolés ou en convois.
Déjà les Allemands utilisaient vélos et charrettes ou tombereaux à chevaux. Je me souviens du spectacle, un après-midi ensoleillé, depuis la haie où je m'étais glissé, voilette camouflée sur la tête, d'un gros soldat allemand, assis sur un tombereau de pommes de terre et cassant la croûte d'un air béat. Il était mieux là que dans le bocage normand que dans la steppe russe et le savait sûrement, quoique ne se doutant pas qu'il était observé par un ennemi préparant avec joie sa déconfiture prochaine dans le grand élan du peuple passant indifférent lui aussi, en apparence, à ses côtés.
 
Mais pour l'instant tout était calme, nous avions donné des consignes pour stopper les sabotages et les coups de main, mal compris d'ailleurs de la Résistance impatiente qui s'étonnait que nous soyons venus d’Angleterre pour cela. Nous avions expliqué la nécessité d'un plan d'ensemble et l'effet de choc en retour sur le moral allemand, d'un soulèvement général et brutal, tombant comme le tonnerre dans un ciel serein. Mais ce diable de chapeau de Napoléon, de la phrase code du soulèvement se faisait bien attendre. Quelle idée aussi, pour l'attribut du Corse de se cacher à Perros Guirec au milieu des "chapeaux ronds "!
Paul CARRON de la CARRIERE
Le Chapeau de Napoléon est-il toujours à Perros-Guirec
Une équipe JEDBURHS dans la bataille de France  -  Bretagne 1944
Dédicace 
Introduction 
Algèrie 1944 video
Tlemcen
Tunisie - Alger
 Recructement
Recructement (suite)
Alger - Glasgow
Les Jedburghs
Les Jedburghs (suite)
Milton Hall
Milton Hall (suite)
 Les commandos
Codage message
L'entraînement
Attente du départ
Attente du départ (suite)
Attente du départ (suite 2)
Le 6 juin 1944
Le 6 juin 1944 (suite 1)
Le 6 juin 1944 (suite 2)
Le 6 juin 1944 (suite 3)
Derniers jours à Londres
Derniers jours à Londres 
Parachutage
 Premiers jours en Bretagne
Premiers jours en Bretagne
Vers Quimper
Caché à Quimper
Le maquis de Rosporden
La lande de Quillien
Le  maquis de Concarneau
Les Maquis et la politique
Les Hommes du Maquis
Le 4 août 1944
La libération de Rosporden
La libération de Rosporden (suite)
Le 6 août 1944 à Quimper
Le 6 août 1944 à Quimper
Le 6 août 1944 à Quimper
La libération de Concarneau
Rennes
Rennes (suite)
Rennes (suite 2)
Rennes (suite 3)
Paris (suite 4)
Paris (suite 5)
Paris (suite 6)
Paris (suite 7)
Paris (suite 8)
 L'accident puis Alger
L'accident puis Alger (suite 1)
L'accident puis Alger (suite 2)
Conclusion
Guy Leborgne
Louis Le Cleac'h "Mercier"
Plaque commémorative
Le Châpeau à Perros-guirec ?
Plaque à Perros-Guirec
Le fanion à Saint Cyr
64 ans après la libèration
Plaquette Quimper
             DOSSIER JEDS
1 partie
2 partie
3 partie
4 partie
5 partie
6 partie
 
Le Châpeau de Napoléon
est-il toujours
à Perros-Guirec
Édition janvier 2012   JCC