L'AS DE TRÈFLE.
17 avril 1943
C'est le jour de l'attaque de l'As de Trèfle. Pour assister à l'ajustage des tirs d'artillerie, et à la préparation et pour suivre l'attaque, le chef de bataillon s'est rendu dès le début de l'après-midi au poste d'observation de la cote 612. 612, c'est une crête rocheuse et dénudée en arête de poisson. Le P.O. qu'a pu y organiser la nuit précédente la 2°compagnie qui stationne à proximité, c'est au sommet de l'arête, un simple trou allongé peu profond, dont la protection a été renforcée par une petite murette.
Ce trou suffit à peine pour le chef de bataillon, les deux «majors» anglais commandant la « Field » et la « Medium » Artillery, l'officier de liaison du groupe de 75 et une paire de téléphones.
Les radios, secrétaires, agents de transmission, tout le personnel du P.C. réduit, est donc forcé de rester dispersé sur la contre-pente et plaqué au sol parce que vu des observatoires boches de la rive sud de l'Oued-el-Kébir.
Le soleil tape, il fait chaud, le boche envoie de temps en temps quelques fusants, un peu au petit bonheur heureusement; l'après-midi paraît affreusement longue car dans l'attente de l'action, tous ceux qui n'ont rien à faire, énervés, ne peuvent dormir.
Les tirs d'ajustage s'effectuent de 14 h à 17h00 selon le programme pré-établi. Les Anglais sont lents, précis et méticuleux. À 17h30 grand orchestre : la préparation commence.
Le sergent-chef G. qui depuis 14 h est, le nez au sol, piqué par une juste curiosité, se porte en rampant, pour jouir du spectacle, jusqu’au sommet de l'arête, à 50 m. au dessous du P.O.
C'est un type qui en veut et qui aurait aimé prendre une part plus effective à l'attaque. Avant de quitter le P.C., il avait camouflé son casque en le badigeonnant de terre. Au soleil la boue a séché et pâli et le casque parait peint en gris blanc d'une couleur claire qui tranche violemment avec les roches sombres de 612.
Du P.O., quelqu'un l'aperçoit et l’invective :
« Quel est cet idiot qui veut nous faire repérer?”
- Si les fusants se multipliaient, l’observation deviendrait en effet impossible.
"Enlève ton casque, idiot, ou f..le camp de là !"
Avec le tonnerre de l'artillerie, la voix ne porte pas et l’invective doit être répétée à plusieurs reprises.
Enfin G. a entendu : on devine un sourire sur ses traits, il enlève son casque et se rend compte de sa faute de camouflage.
Mais ce faisant, le malheureux, qui n’est plus très chevelu, découvre un superbe crâne dénudé un vrai miroir aux alouettes . Du P.O. de nouveaux cris. s'élèvent :
« Veux-tu remettre ton casque, malheureux ! .“ suivis d’un bel éclat de rire interallié auquel G. se mêle de bon coeur en se recoiffant.
LE FANION
Noblesse oblige. C'est la 1ére compagnie qui est désignée pour effectuer l'attaque de l'As de Trèfle. Jour J. : le lendemain ou le surlendemain, au plus tard le samedi 17 avril.
La compagnie se prépare avec calme et minutie : reconnaissances du terrain, de la base de départ, observation, consignes; chacun est «fin prêt»; tout a été prévu dans le détail ; pour le reste à la grâce de Dieu : on a la baraka ou on ne l'a pas.
Samedi 17, c'est pour ce soir 18 h.00. Le commandant vient d'appeler au téléphone le commandant de compagnie.
« Allo - bonjour mon vieux, ça va ? Alors, c'est pour ce soir la petite promenade . . . voilà » .
« - Bon, d'accord. »
Le commandant de compagnie réunit à son P.C. chefs de section et chefs de groupe pour un ultime conseil de guerre. Dernières recommandations :
Chacun a bien compris son rôle et le déroulement du scénario - mise en place sur la base de départ; à 17 h. 30 : début de la préparation d'artillerie , la compagnie dégringole dans le fond de l'oued ...
Avant de lâcher son monde, il a un trait de génie.
« J'allais oublier, - le fanion -. Il faut que le fanion de la 1ére monte sur l'As de Trèfle; les tirailleurs ont l'habitude de le voir toujours devant eux en tête de la compagnie. Qui est volontaire pour porter le fanion ? »
Évidemment tous répondent : « Présent ».
Finalement c'est le sergent-chef Q. que désigne le lieutenant commandant: à lui l'honneur de porter sur l'objectif le fanion de la compagnie qu'orne déjà la Croix de Guerre 14-18.
Comme chacun va regagner son unité, le lieutenant Carron, toujours blagueur décrit le déroulement de l'opération :
" Sur ce p.., d'As de Trèfle, il y a tout au plus un malheureux guetteur, rien de plus. En présence de la décoction d'artillerie qui va lui tomber sur la figure pendant la préparation, le pauvre boche qui est là-haut va se dire : “ malheur, j'ai dû me faire repérer, qu'est-ce que je vais me faire engueuler en rentrant". Ça va le moral est bon. 18 h. 00, c'est l'heure H. ; la compagnie a démarré d'un seul élan. La préparation d'artillerie a été « au poil » : le sommet de l'As de Trèfle fume de toute part, 589 disparaît dans la fumée et la poussière. Ça gaze; la compagnie a dégringolé dans le fond de l'Oued et commence à monter le versant de l'As de Trèfle presque à la même allure.
On suit très bien la progression à la jumelle: voilà la section T. à gauche qui atteint le champ vert, la section C. à droite qui grimpe dans les broussailles, La section T. a traversé le champ vert et atteint les buissons qui le limitent au sommet; une explosion molle comme au ralenti suivie d'une grosse lueur rougeâtre :
- « Cochonnerie de cochonnerie ! » c'est là que ces salauds ont placé leurs champs de mines.
Encore une mine, deux mines; on voit tomber des tirailleurs qui restent sur le terrain : tués, blessés ? Mais le reste de la section est passé et ses petits groupes clairsemés continuent bravement à grimper ; ils vont arriver au sommet du plateau.
Le sergent-chef Q., le fanion dressé au bout de son mousqueton, grimpe tant que ça peut pour se maintenir en tête de la section. Dans les broussailles en haut du champ vert, il sent qu'il a mis le pied dans un fil de fer - une mine - instantanément, il fait un bond rapide et pique un plat ventre - la mine explose - il a bien eu chaud, mais grâce à la rapidité de son réflexe, il n'est pas transformé en écumoire.
Par malheur il avait encore un pied en l'air qui ramasse deux, trois éclats, un dans le mollet, un autre dans le bras, sur le moment c'est comme des coups de trique ou des brûlures... mais ce qui est plus grave : impossible de se relever et de poursuivre la progression ! Et le reste de la section qui continue à grimper !
Q. se dresse sur les coudes et brandissant son mousqueton se met à « gueuler » :
" Eh ... le fanion, venez chercher le fanion, il faut que le fanion arrive en tête sur l'objectif."
Heureusement, le commandant de la compagnie l'entend. il envoie l'adjudant B. qui dégringole de quelques mètres, prend le fanion et rejoint les autres sur la crêtes et Q. satisfait, reste dans le champ de mines avec quelques tirailleurs tués ou blessés autour de lui, en se demandant comment panser plusieurs blessures avec un paquet de pansement unique.
L'affaire manquée de 666 le 28 mars a servi de leçon et, pour l'attaque de l'As de Trèfle la préparation d'artillerie a été particulièrement étudiée.
Les 24 pièces du 23 Royal Field Artillery, 8 pièces lourdes de « médium » et deux groupes de 75 français y participent.
Beaucoup d'artillerie, peu d'infanterie, c'est la bonne formule. L'orchestration a été réglée avec minutie et la mise en place de tirs, qui s'est prolongée pendant tout l'après-midi précédant l'attaque, a été conduite avec une lenteur et une régularité toutes britanniques.
Lorsqu'à I7h. 30, se déclenche la préparation, les concentrations sont placées comme à la main. Pour la pente de l'As de Trèfle que la 1° compagnie doit escalader et le sommet du plateau, on a prévu une ration de choix ; la contre-pente au-delà, au contraire, été moins bien servie. C'est là que les défenseurs de l'As de Trèfle avaient leurs abris profonds et solides comme savent le faire les Italiens, race de maçons et de terrassiers.
On s'en doutait, mais sans photo d'avions, il était impossible de préciser leurs emplacements. Le résultat a été un peu inattendu. Quand a commencé la préparation,à part les guetteurs et le personnel de garde aux emplacements de combat, une bonne partie de la garnison italienne au repos hors des vues sur la contre-pente a dû se précipiter dans ses abris. Elle s'est bien gardée de bondir à ses emplacements de combat où elle n'aurait fait, a-t-elle estimé, qu'augmenter ses pertes.
Aussi lorsque la 1° compagnie, l'objectif enlevé, a procédé au nettoyage sur le rebord de la contre-pente, elle a trouvé des réserves fraîches qui, au fond des abris, à genoux, sous la direction de leurs officiers, priaient la bonne Mère de leur épargner le sacrifice suprême - pardon, n'insultons personne - demandaient à la bonne Mère de leur donner le courage d'exécuter une bravissime contre-attaque irrésistible. Sans doute aucun, l'arrivée soudaine des tirailleurs ne leur a pas laissé le temps de prier suffisamment pour être exaucés.
" Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ? deutsche - italiani - tedeschi? allez dehors
- Heraus ! - ou on balance des grenades " D'une rafale de pistolet mitrailleur, un tirailleur échauffé descendit le plus brave, ou le moins pieux, qui sortit le premier.
Le lieutenant Carron intervint pour épargner les autres et se postant à l'entrée de l'abri, s'accorda la jouissance d'allonger de ses grandes pattes une trentaine de coups de pieds à la trentaine de culs qui défila devant lui.
Il en riait encore une demi-heure plus tard, lorsque, pendant qu'il organisait le plan de feu, les mitrailleurs boches d'Ain Er Roumada lui envoyaient une balle dans l'épaule